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Laudato si et vie religieuse


2015 La Carneille Emmanuel

Voici une intervention du Fr Emmanuel Derkenne lors de la journée  Justice et Paix – Religieux du lundi 24 janvier 2016 à Paris autour de la questions : "sentez-vous que la « conversion écologique » à laquelle appelle l’encyclique concerne d’une manière particulière la vie religieuse ?"


A deux niveaux :
-    Au niveau du sens de la vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui
-    Au niveau concret des pratiques et des styles de vie des communautés religieuses : partage des initiatives portées par chacun dans sa communauté de vie.

Introduction :
A 29 ans, au sortir d’une formation en agriculture, en écologie végétale, et après la formation en théologie (1983), je me souviens avoir eu un entretien avec notre supérieur général, f Jean-Louis Lejay, pour envisager une assignation dans une communauté à la rentrée.
Je lui faisais part de mon désir de faire partie de la communauté du Moulin de l’Oulme (Gard), une communauté de frères engagés auprès des « mutants »  -  des personnes souvent originaires de milieux urbains faisant le choix d’un retour à la terre – Apparemment, ce n’était pas le projet que les supérieurs avaient fait pour moi : j’ai été nommé à Canappeville (Eure) dans une communauté ayant la responsabilité d’un Centre de Formation pour Vacher et Porcher.

Relisant plus tard cette étape, je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise chose que d’avoir été confronté à  un système taxé de « productiviste » mais où l’attention est portée de façon prioritaire sur les hommes.

Après avoir passé 5 années à Canappeville, j’ai vécu 7 ans à Pama (Burkina Faso) puis 16 ans à Chichery (Yonne) avant de rejoindre La Carneille dans le bocage ornais. J’ai bien conscience que tout ce qui s’est vécu avant, m’a préparé à vivre ce projet communautaire. Nous avons choisi en 2012, comme saint patron du prieuré St François d’Assise ; et je me reconnais bien dans les paroles de notre pape à son propos au &10 de Laudato Si « Nature, justice envers les pauvres, engagement pour la société et paix intérieure », c’est un peu notre feuille de route.

1)- Comment et en quoi la conversion écologique appelée par l’encyclique concerne le sens de la vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui ?
a- Je crois personnellement que, si tous les religieux sont concernés pour rendre pertinente la vie religieuse dans sa rencontre avec nos contemporains, tous n’ont pas le même rapport à l’environnement, à l’écologie et tous ne se situent pas de la même façon dans le combat pour la ‘justice climatique’…  Je pense que dire par exemple : « Si j’aime mon Dieu, j’aime ma planète » comme cela a été montré aux dernières Assises chrétiennes de l’écologie (St Etienne 28 – 30 août 2015) est une évidence pour des personnes engagées dans le combat écologique depuis longtemps, mais que c’est aussi un chemin de découverte pour d’autres et un chemin de conversion pour chacun d’entre nous.
N’empêche qu’il y a le « Kairos », … et que la conversion écologique déborde largement le cercle de la vie religieuse, puisqu’elle « va au-delà des frontières de confessions, de religions et de croyances. Et c’est un devoir et un défi qui incombe à tous sans distinction. » (Voici venu le temps de la conversion – Rapport aux évêques de la COMECE déc. 2015)

b- Je crois que les personnes ayant professé les 3 vœux religieux peuvent, d’une certaine manière, se ressourcer à l’eau vive de l’écologie intégrale qui est une affaire de relation ; l’encyclique Laudato Si nous montre que nous sommes en relation avec un milieu de vie dont nous dépendons. De ces interactions vont naître notre capacité à préserver la nature et à respecter la dignité de chaque personne. Nous sommes reliés à la nature et à notre milieu, reliés à soi-même, reliés aux autres. 

L’obéissance religieuse : 
-    Elle concerne au sens profond l’écoute de la Parole de Dieu, chaque jour, plusieurs fois.
-    Elle rejoint l’être en communauté, dans le fait d’obéir à ses supérieurs, à ses frères.
-    C’est le fait d’être fidèle dans les services et responsabilités qui me sont demandés : travail salarié dans les  jardins des personnes âgées, engagement auprès des personnes en Action Catholique des Enfants, services communautaires, …
Je pense que l’obéissance grandit de pair avec la conversion intérieure et aussi, pour moi, la conversion écologique ; or chacun des frères n’ayant pas la même histoire, la conversion communautaire dans le sens d’une ‘réconciliation avec la nature’ ne s’impose pas, elle est plus lente. Par exemple. je peux poser un acte personnel (jeûne climatique) mais c’est plus difficile à être posé par la communauté toute entière. Cependant, là où la vie religieuse peut faire sens dans notre monde d’aujourd’hui, c’est quand une décision est prise par une congrégation, une communauté, et elle a le poids de l’expérience, surtout dans notre monde marqué par l’individualisme.

La chasteté religieuse : 
-    Elle concerne la relation juste, de ‘sage’. Ma qualité de relation, qu’elle est-elle pour être présent à autrui ? C’est du domaine de la réception. Comment je me reçois de l’autre, de moi-même et de Dieu ? Cela engage ma responsabilité (nos constitutions de FMC parlent de « sagement curieux de tout ») pour s’informer, connaître notre maison commune, se mettre en mouvement.
-    Elle concerne les engagements sociaux, associatifs que je prends. Par exemple le groupe de lecture de l’Âge de Faire. La chasteté déborde le seul aspect des relations sexuelles, car je me rends bien compte que je peux me rattraper dans d’autres domaines sous une forme plus ou moins compulsive…
-    Au niveau de la fonction, je pense que c’est à ce niveau que l’on peut faire la différence entre la création et la nature : la 1ère se reçoit de Dieu tandis que la nature, nous en sommes les jardiniers. L’acceptation que la croissance des biens est limitée dans notre monde ‘fini’ en est un corollaire.

La pauvreté religieuse : 
-     C’est tenter d’entrer chaque jour ou régulièrement, dans une démarche de dépossession. Un ami prêtre (Fils de la Charité) me disait qu’un bon moyen pour le vérifier consistait à porter à Emmaüs les habits qu’il n’avait pas utilisés depuis un an.
-    C’est entrer dans une démarche de dépendance à la communauté : dans notre communauté, nous sommes 4 frères et nous avons 3 voitures ; chaque voiture est à l’usage des frères.
-    De même, Laudato Si exhorte notre monde interdépendant « à penser à un monde unique, à un projet commun » ch. 5 § 164.
Ces 3 vœux nous façonnent d’une certaine façon, selon notre appartenance à une communauté et ils sont complémentaires.
 Dans les communications de notre chapitre général (nov 2015) on peut lire : « Après avoir été longtemps vus du côté du manque et des renoncements, les vœux sont présentés aujourd’hui comme une manière d’être au monde pour plus de vie, une option pour le Christ. ….. Nos vœux doivent nous aider à ouvrir des voies nouvelles à la lumière des Béatitudes : mise en commun de nos richesses, manière de vivre des responsabilités, démarches au service d’un vrai développement. Nos vœux nous mettent à contre-courant du modèle de réussite proposé par la société. »

2)- Comment et en quoi la conversion écologique appelée par l’encyclique concerne les pratiques et le style de vie de ma communauté.
a)- nos pratiques et notre style de de vie
Suite au travail demandé par le Chapitre de 2003 sur la Création, un groupe de travail composé de frères missionnaires des campagnes, de sœurs des campagnes et de laïcs a élaboré une charte de la Création en 2008 en lien avec les communautés et les groupes de la ‘Communion’ ; Que fais-tu de la terre ? Que fais-tu de ton frère ? comprend 9 articles : par ex. n° 1 Et Dieu vit que cela était beau ! (Gn 1,25,31) La création est un cadeau ; la vie est un don. Apprends à remercier pour la vie donnée, reçue.
http://france.fmc-sc.org/mission/en-rural/vivre-autrement/189-charte-de-lenvironnement

 « Cette charte invite à penser le développement en termes de création. Cela engage la qualité des relations tissées avec la nature, entre les personnes et entre les pays. Nous pouvons « récapituler toutes choses dans le Christ » parce que « tout est créé par Lui, en Lui et pour Lui. »

Cette charte a été reprise lors du chapitre de 2009 qui demande (Communications aux frères p. 9) :
    à chaque Frère et à chaque Prieuré de voir concrètement ce que nous vivons de cette charte.
    quels moyens nous prenons pour être acteurs avec d’autres dans ce monde qui bouge.
Le même chapitre formule un souhait pour le Conseil régional de France (afin qu’il) :
    travaille un nouveau projet qui tienne compte des mutations actuelles du monde rural et de l’évolution de l’Eglise.
Concrètement, des recherches se sont faites et ont abouti à la fondation d’un nouveau Prieuré – le prieuré St François d’Assise – le 21 octobre 2012 dans le diocèse de Sées (Orne).
Notre style de vie est simple ; nous faisons à tour de rôle la cuisine, les courses dans le village ou dans d’autres commerces. Nous avons des relations simples avec les gens à travers les contacts que la vie nous donne. Cela transparait naturellement dans les activités que nous avons – travail salarié, engagements pastoraux ou associatifs - .

b) Le groupe « Chrétiens et Ecologie dans le bocage » 
Le groupe « chrétiens et écologie » répond à l’une des préoccupations de ma communauté d’être présents, entre autre, à ce qui se fait en matière d’écologie. Dans la convention établie entre la congrégation et le diocèse de Sées, il est précisé que les frères auront dans leur projet missionnaire la volonté de vivre au mieux la charte de la création (cf. ci-dessus). Le projet de démarrage se situe lors de l’installation du prieuré qui a mobilisé largement autour de la mission rurale du diocèse, de la paroisse d’Athis et du village. Dans l’atelier « Chrétien et écolo ? », Etienne Fels, président de la communauté protestante du bocage avait témoigné de sa foi et sur ses convictions écologiques. Avec Isabelle Davy, nous avions demandé à celles et ceux qui le désiraient, de mettre leurs coordonnées sur une feuille. Depuis le début, nous avons vécu 16 rencontres qui sont de 7 types différents : partage à partir d’un livre (2), partage d’expérience (2), témoignages de personnes extérieures au groupe (4), échange à partir d’un film, DVD (2), sorties botaniques (2), partages bibliques (2), bilan et prospective (2). Le groupe composé en moyenne d’une dizaine de personnes se retrouve environ tous les deux mois.

c) La Fête de la création
Il convient de noter que,  dans le Loiret, le groupe « Chrétiens et Ecologie » a vécu sa 8ième édition de la fête de la création.
Celle de La Carneille s’est vécue en collaboration avec l’Eglise Protestante Unie du Bocage et les sœurs de St François d’Assise de Bagnoles de l’Orne.
Une ligne directrice se dégage :
Démarrage sous la halle par un accueil en musique, présentation des animateurs des divers ateliers du matin idem pour l’après-midi, clôture par une célébration incluant des éléments des divers ateliers. Présentation des œuvres créées, chants, Notre Père, bénédiction finale dite conjointement par le pasteur et par un frère. Enfin un verre de l’amitié est partagé dans l’église.
Cette année, à la salle des fêtes, une table ronde a été animée par Etienne Fels de l’Eglise protestante unie du bocage, avec 4 témoins. Ceux-ci répondent à tour de rôle à la question de notre responsabilité individuelle ou collective par rapport au réchauffement climatique et au sens que l’on peut donner à notre vie. Le père évêque est venu pour saluer les intervenants.

  • Pour Michel L. du CCFD-Terre Solidaire, c’est par un ami parti pendant 5 ans en Equateur qu’il est venu à un système solidaire planétaire.
  • Pour Jean-Marie V., c’est une visite en Allemagne qui lui a fait prendre conscience que son système fourrager contribuait à la déforestation de l’Amazonie, ce qui l’a fait adopter la méthode ‘Pochon’ (prairies à base de graminées et de trèfle blanc).
  • Pour Christine F., faire pour une cantine scolaire une cuisine à base de produits locaux, entraîne une diminution du nombre de kms et à un impact direct par rapport aux émissions de gaz à effets de serre.
  • Pour f. Paul, qui a travaillé 10 années en maraîchage bio, c’est la relation à la nature qui compte. Grâce au jardin, on est autonomes au point de vu légumes.

    Les enfants ont été nombreux (40) et des activités ludiques leur ont été proposées :
  • un jeu de société « Planète en jeu » leur a fait découvrir comment nous pouvons consommer plus ‘local’ pour limiter le réchauffement climatique.
  • Sous la halle, le fil rouge climatique fait office d’atelier intergénérationnel : les enfants réfléchissent à la question : « le réchauffement climatique : et Dieu dans tout ça ? ». Leurs remarques sont écrites sur des papiers rouges, accrochés  à un fil rouge : le fil rouge climatique. Les adultes sont interpellés pour réagir.
  • Un atelier « ramassage de papiers »  mobilise bon nombre d’équipes de jeunes.
  • Un autre atelier leur a fait fabriquer des moulins à eau et à vent.

En guise de conclusion, je dirais simplement que la conversion écologique appelée par l’encyclique concerne plus spécialement la vie religieuse dans la mesure où il y a un enjeu de crédibilité.
Comment pourrais-je dire « j’aime Dieu », alors que je n’aime pas mon frère dans la création avec laquelle il a partie liée ? Cela appelle un nouveau regard théologique avec la création.
Les engagements religieux ne peuvent plus être tout à fait les mêmes ; il me semble que cela appelle une véritable recherche pour les actualiser. De même qu’il y a un « Deviens frère de tout homme ! » dans la recherche de fraternité universelle, il y a pour moi un « Deviens frère de tout être créé ! ».
J’ai été marqué au cours des 1ères Assises Chrétiennes de l’Ecologie par les interventions de Michel Maxime Egger ; par la suite, j’ai étudié son livre qui m’a fait découvrir que le chantier de la conversion était œcuménique. Avec le Patriarche Bartholomée cité par notre pape  François, je voudrais dire que « c’est notre conviction que le divin et l’humain se rencontrent même dans les plus petits détails du vêtement sans coutures de la création de Dieu, jusque dans l’infime grain de poussière de notre planète ».

f. Emmanuel Derkenne

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